Edition du 22 Mai 2007
Maryse Ewanje-Epée perd ses droits "d’hauteur"
Maryse Ewanje-Epée sait d'où elle vient. C'est une femme d'ex
! « Ex-athlète, ex-épouse, ex-fumeuse, ex-fatiguée, ex-hypocondriaque....
Et ex-recordwoman. » Vingt-deux ans ! Maryse Ewanje-Epée est restée
vingt-deux ans au-dessus de la barre, figée à 1,96 m.
Depuis juillet 1985, son record de France faisait de la résistance
à chaque fois que d'autres filles livraient combat avec la hauteur.
Jusqu'à ce que Mélanie Skotnik saute sur l'occasion... Pour un
centimètre, l'athlète franco-allemande a donc tiré un trait sur
le passé. C'était en février. Maryse était ailleurs, loin d'une
attente, loin de l'athlé : « Je suis passée à autre chose mais,
paradoxalement, lorsque l'odeur de la piste me monte au nez, j'ai
l'impression de pouvoir rechausser les pointes. On n'a jamais
vraiment fini... » Alors, elle parle de ce record et de cette
jeunesse perdus : « J'ai été déçue par le silence médiatique.
Pas ou si peu d'appels, ce n'est pas bon signe pour l'athlétisme
français. Ça m'a fait bizarre. Quant à mon record, c'était "chronique
d'une mort annoncée". 1,96 m, ça ne vaut plus un "cachou". A part
au Liechtenstein, toutes les filles en Europe sont à 2 m et plus.
» Deux mètres, la barrière mythique à jamais perdue dans les limbes
de l'oubli. Malgré une belle collection de titres nationaux, il
a manqué un peu de richesse au palmarès de Maryse.
A cette évocation, la nostalgie et les regrets se confondent :
« Je ne suis jamais satisfaite, trop perfectionniste sans doute.
Ce goût de l'inachevé est resté quelque part en Arizona, un état
cosmopolite où la soif de réussite se lit sur les visages. J'y
suis restée moins d'un an. Là-bas, tout correspondait à mon caractère,
j'aurais été la plus américaine des Françaises. J'avais le talent
et les coaches m'auraient apporté l'insolence pour accomplir une
autre carrière. Mais la fédé m'a demandé de revenir, estimant
que mes résultats étaient insuffisants. Si j'avais su... » Oui,
Maryse ne serait pas revenue. D'autant que Dominique Biau, l'entraîneur
et le père spirituel, traversa à ce moment-là, une période agitée
dans sa vie. C'est donc à Paris, « sans le soleil de Montpellier
et le contexte méditerranéen » que Maryse écrivit la suite de
l'histoire.
Jusqu'à l'antique record de France. Dans le miroir de sa vie d'athlète,
elle y voit « une femme libre mais pas forcément libérée. » Libre
de choisir ses compétitions, de faire des études, de se marier,
d'avoir quatre enfants, « mon relais 4 X 100 m à moi. » Une vie
réussie en somme. Malgré un divorce
Aujourd'hui, plus belle la vie ? Maryse Ewanje-Epée parle d'une
autre barre, celle de l'âge : « J'ai bien franchi les 40 ans.
Je sais où sont mes défauts, mes qualités. J'arrive enfin à me
foutre la paix. Très exigeante pour moi, je l'étais trop envers
les autres. » « Le problème des anciens sportifs de haut niveau,
poursuit-elle, c'est le besoin de récompenses, de reconnaissance,
de podium. Mais la vie de tous les jours, ce n'est pas ça. Tu
prends plus de baffes que de compliments. Je me suis beaucoup
défoncée pour les autres, une manière d'éviter mes propres échecs.
Depuis, j'ai arrêté de me fuir, j'ai envie de me rencontrer. J'ai
réfléchi à ce qui me manquait : ma part d'africanité. » Mère biterroise,
grand-père catalan, mais un père camerounais. Et absent. « Ça
fait un caractère. » « Quand on me traitait de négresse à l'école,
ça ne me correspondait pas. J'étais noire à l'extérieur mais blanche
à l'intérieur », avoue Maryse. « Aujourd'hui, je suis métis sur
ma peau et dans ma tête. J'ai besoin d'aller sur cette terre.
Et de lui donner. » Apaisée.
Textes, Jean-Bernard STERNE